Origines
Né vers 1860 au Liberia, William Wadé Harris appartient au peuple grébo. Il grandit à proximité d'une mission méthodiste, où il est scolarisé et baptisé. Devenu catéchiste et instituteur, il est employé dès 1892 comme enseignant dans une mission épiscopalienne américaine, et se trouve très tôt mêlé aux affaires politiques de son pays.
La vision en prison
Impliqué dans un mouvement de contestation politique au Liberia, Harris est emprisonné en 1910. C'est dans sa cellule, rapporte-t-il, qu'il reçoit la visite de l'archange Gabriel, qui lui confie une mission : parcourir la côte pour annoncer aux peuples qu'il est temps d'abandonner les anciens cultes et de se tourner vers un Dieu unique. Il s'identifie dès lors à la figure du prophète biblique Élie — l'historien David A. Shank le désignera plus tard comme le « Black Elijah of West Africa », tandis que l'historien ivoirien Christophe Wondji en fera le « Christ noir des lagunes ».
La marche prophétique
Libéré, Harris quitte le Liberia et entame, le 27 juillet 1913, une longue marche littorale qui le conduit en Côte d'Ivoire — en pays alladian, avikam et ébrié — puis jusqu'à Axim, à l'ouest de la Gold Coast (actuel Ghana). Vêtu de blanc, un turban sur la tête, une croix de bambou et une Bible à la main, une calebasse-hochet rythmant ses prières, il est accompagné de femmes choristes qui chantent et dansent à ses côtés — Helen Valentine et Mary Pioka d'abord, puis Grace Tani.
Il exhorte les foules à brûler leurs objets de culte traditionnels et baptise par immersion plus de cent mille personnes en dix-huit mois à peine — un rythme que l'historienne américaine Sheila S. Walker qualifiera de véritable « révolution religieuse » dans l'étude qu'elle consacre à l'Église harriste.
Les objets du prophète
- La croix de bambou — symbole de sa mission et de son autorité.
- La Bible — qu'il connaît par cœur, sans jamais l'imposer par la force.
- La calebasse-hochet — instrument traditionnel rythmant prières et chants.
- Le bol d'eau — rempli pour les baptêmes, administrés par immersion ou par aspersion selon les lieux.
- La robe blanche — signe de pureté et de rupture avec l'ancienne vie.
Message et enseignement
Le message de Harris reste globalement orthodoxe, mais il tolère la polygamie — une souplesse que la future institution harriste, sous John Ahui, réservera aux fidèles laïcs tout en imposant la monogamie à ses prédicateurs.
Il ne cherche pas à fonder une Église : selon la biographie rédigée par Paul William Ahui, fils de John Ahui, il demandait à ceux qu'il baptisait d'attendre l'arrivée de missionnaires blancs porteurs du Livre pour poursuivre leur instruction religieuse. Ce sont des paroles mal interprétées que le prophète replacera dans leur contexte lors de la visite de la délégation de 1928, en confiant à John Ahui la mission d'asseoir une Église qui, culturellement, ressemble au peuple noir martyrisé.
L'expulsion et les dernières années
Le succès de Harris inquiète l'administration coloniale française, alors accaparée par les débuts de la Première Guerre mondiale, ainsi que les missions catholiques rivales. En décembre 1914, il est arrêté, puis brutalement expulsé en janvier 1915 vers Cape Palmas, au Liberia. L'ethnologue René Bureau rappelle, dans Le prophète de la lagune, que nombre des livres et cahiers de prière laissés par Harris à ses adeptes furent alors brûlés ou jetés à la mer par les autorités, qui y voyaient les germes d'une insurrection.
De retour au Liberia, Harris continue de prêcher localement jusqu'à sa mort, en 1929. C'est un de ses disciples ivoiriens, John Ahui, qui reprendra et structurera son œuvre en Côte d'Ivoire.
Sources pour cette page
- Christophe Wondji, Le prophète Harris, le Christ noir des lagunes, A.B.C. / N.E.A, Abidjan, 1977.
- David A. Shank, Prophet Harris, the "Black Elijah" of West Africa, abr. Jocelyn Murray, E. J. Brill, Leiden, 1994.
- Gordon Mackay Haliburton, The Prophet Harris, Oxford University Press / Longman, 1973.
- Sheila S. Walker, The Religious Revolution in the Ivory Coast, University of North Carolina Press, 1983.
- René Bureau, Le prophète de la lagune. Les harristes de Côte d'Ivoire, Karthala, 1996.
- Paul William Ahui, Le prophète William Wadé Harris, son message d'humilité et de progrès, N.E.A, Abidjan, 1988.
- James R. Krabill, The Hymnody of the Harrist Church among the Dida of South-Central Ivory Coast (1913–1949), Peter Lang, 1995.
- Jean-Pierre Lehmann, Prophètes-guérisseurs dans le sud de la Côte d'Ivoire, BIT / N.E.A, 1982.
- Simon Bolivar Njami-Nwandi, Le harrisme : une Église africaine originelle.
- Andrew Brubacher Kaethler, Christology in African Independent Churches, Wipf and Stock, 2019.
- William James Platt, An African Prophet: The Ivory Coast Movement and What Came of It, SCM Press, 1934.
- E. Amos Djoro, Harris et la chrétienté en Côte d'Ivoire.
- Richard Kwame Johnson, Lessons from the Ministry and Life of Prophet William Wade Harris.